B.S. Johnson
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B.S. Johnson

histoire d'un éléphant fougueux

de

chez Quidam éditeur

Paru le

Grand format Livre broché
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traduit de l'anglais par Vanessa Guignery


Mme Libraire Atout Livre (Librairie Atout-Livre)

On connaissait Jonathan Coe romancier, on le découvre biographe. Il avait déjà écrit deux autres biographies d'écrivains dans les années 90, mais "purement alimentaires", précise-t-il dans son introduction, considérant précisément celle sur B.S. Johnson comme faisant partie intégrante de son oeuvre.

Peu connu, voire plus souvent inconnu, ceux qui ont lu B.S. Johnson l'admirent, voire le vénèrent. Pour Jonathan Coe, il représente "l'un de ses grands héros littéraires". Un héros combatif, perfectionniste, vulnérable, absurde et drôle, rabelaisien, inapaisable et tragique, dont le nom a représenté à lui seul l'avant-garde littéraire des années soixante en Grande Bretagne. Un héros auquel Jonathan Coe a consacré sept années de recherches pour élaborer, après un immense travail sélectif, ce qu'il appelle "une affaire d'écrivain quant à la forme même donnée à cette biographie, surtout parce qu'il s'agit là d'un livre sur l'écriture". Une biographie fragmentaire, basée sur les témoignages de ceux qui ont connu B.S. Johnson et sur les propres mots de l'écrivain (oraux et écrits : correspondance, romans théâtre, poésie, critiques -dont beaucoup de textes inédits : une mine d'or pour les lecteurs déjà conquis), dans laquelle Jonathan Coe est trés présent, intervenant librement pour exprimer ses sentiments, doutes et avis.

J'ai presque cessé de croire au bonheur. Le maximum qui me semble permis est une sorte de consentement inquiet, ou une torpeur où je suis seulement à moitié vivant et incapable de voir comme je suis malheureux. B.S. Johnson avait 29 ans lorsqu'il écrivit ces mots. Sujet à de fréquentes et  profondes crises de mélancolie, il aurait pu écrire ces mots à n'importe quel moment de son existence. A cette époque, il écrivait son premier roman et il venait de subir de plein fouet une rupture amoureuse qu'il vivait comme une trahison inconsolable. Londonien issu de la classe ouvrière né en 1933, son enfance avait été marquée par le traumatisme de son évacuation pendant la guerre, puis par un échec scolaire qui l'avait propulsé dans la vie active dès l'adolescence. Il avait cependant intégré l'université après avoir suivi des cours du soir tout en travaillant le jour dans un cabinet comptable, puis était devenu instituteur remplaçant dans diverses écoles publiques difficiles du nord de Londres, se consacrant par ailleurs à l'écriture.

Entier dans son désespoir, il l'était tout autant dans l'amitié, l'amour, tout comme dans ses engagements et dans la lutte sociale qu'il mena pour améliorer le statut des écrivains -lui qui toute sa vie fut en quête d'argent sans jamais atteindre une réelle sécurité financière, accumulant pour cela des occupations de tous ordres. Et l'on peut dire qu'il vécut une vie sans temps mort. Il écrivit du théâtre, de la poésie, d'innombrables critiques théâtrales et littéraires pour différentes revues, ainsi que des compte-rendus sportifs pour les grands quotidiens. Il fut aussi scénariste et réalisateur pour la télévision et le cinéma. Il écrivit, enfin, sept romans, mise en pratique d'une théorie érigée contre la littérature britannique de l'époque, ceux qui persistaient à écrire des romans où l'histoire importait, comme si la révolution d'Ulysse n'avait pas eu lieu.

On ne peut plus écrire comme au 19 ème siècle : à cette époque, il était possible de croire en la forme et en l'éternité. Ce qui caractèrise notre réalité actuelle est la probabilité qu'elle ne peut vraisemblablement être expliquée qu'en termes de chaos, dit-il dans l'un de ses essais. Et de citer Beckett : trouver une forme qui rende compte du désordre, telle est maintenant la tâche de l'artiste. Beckett, le maître absolu de B.S. Johnson, qui, à plusieurs reprises, lui vint en aide lorsqu'il était à bout, soit d'argent, soit de courage. Dans le deuxième roman de B.S. Johnson, on trouve en épigraphe un extrait de L'Innommable : c'est un passage où Beckett qualifie le temps passé à créer des personnages fictifs comme un temps perdu, alors que je m'avais moi, à domicile, sous la main (...). Il n'y a rien d'autre, ne nous payons pas de mots, que les choses qui arrivent. Trouver une forme qui rende compte du désordre, écrire sur rien d'autre que les choses qui m'arrivent : là se tint la règle rigoureuse et contraignante que B.S. Johnson s'imposa, adoptant des procédés formels très particuliers, et de plus en plus singuliers, pour ses romans, dont voici quelques exemples :

- recouvrir de gris ou de noir des pages sans texte pour exprimer la perte de conscience ou la mort ;

- découper des trous dans des pages pour que le lecteur puisse entrevoir à l'avance ce qui va se passer ;

- un événement vu par neuf points différents : neuf sections de vingt et une pages chaucune et, dans chaque section, le même événement se produisant non seulement sur la même page mais exactement au même endroit de la page ;

- ou encore : un roman en pages volantes présenté dans une boîte, pouvant être lu dans n'importe quel ordre, seul ou à plusieurs. (Les Malchanceux, Quidam éditeur).

Pensez-vous qu'il y ait quoi que ce soit de nouveau dans le fait d'être humain ? Ma lecture de la littérature passée et présente m'invite à penser que non :  par conséquent, il n'y a pas de nouveau sujet. Totalement engagé dans un processus créatif extrême et radical, B.S. Johnson ne cessait cependant de se torturer l'esprit à l'idée de ne pas être assez dans le vrai. La vie ne raconte pas des histoires ... Chaque vie est une succession de hasards, et donc raconter des histoires, c'est raconter des mensonges. Doug Davies, une des personnes rencontrées par Jonathan Coe, raconte ce que beaucoup pensaient et ressentaient dans l'entourage de B.S. Johnson : Il était convaincu qu'on ne pouvait écrire qu'en partant de son expérience personnelle : si on n'avait pas vécu personnellement telle ou telle chose, on ne pouvait pas écrire à ce sujet. A l'époque, cela équivalait à une carrière littéraire de cinq ans car aucun d'entre nous n'a une vie si intéressante que cela. On n'a pas le temps d'accumuler l'expérience nécessaire pour avoir des choses à raconter. Je crois lui avoir dit à l'époque que c'était une impasse. Et que fonder toute la philosophie de son écriture sur cette conception allait engendrer de grands chagrins. Et je suppose que c'est précisément ce qu'il s'est passé.

Le 13 novembre 1973, B.S. Johnson s'est donné la mort. On sait cela dès le début de la lecture de ce livre. On le lit de fait en sachant que tout cela va aboutir à un suicide. Et lorsqu'on arrive à la fin, on a le sentiment que le livre entier a tourné autour d'une question : qu'est-il arrivé ? Lui qui incarnait la phrase de Beckett : il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer, qu'est-ce qui l'a empêché de continuer, alors qu'il avait réussi à créer jusqu'à ce jour une oeuvre cohérente, intelligente et profondément ressentie ? 

Finalement, une fois le livre achevé, la sensation qui l'emporte est de ne pas avoir lu une biographie, mais presque un roman, avec B.S. Johnson comme personnage principal, un personnage que Jonathan Coe aurait peut-être adoré créer. N'est-ce pas précisément le Jonathan Coe romancier qui surgit pour extirper de l'ombre, à un moment tout à fait inattendu, un personnage - une personne ayant réellement existé ! - certes mysterieux, mais dont le mystère même est le fruit d'un minutieux travail préparatoire de l'écrivain lui-même dans le but de créer la surprise chez le lecteur ? Tout comme le livre ne débute pas avec la naissance de B.S. Jonhson, il ne s'achève pas avec sa mort, mais avec une fiction, un texte court mais dense où Jonathan Coe imagine une conversation entre des personnes réelles qui ont bien connu B.S. Johnson, à partir de ce qu'ils lui ont raconté. Et l'on pourrait considérer cette conversation comme un deuil qui se fait : aussi bien pour nous lecteurs que pour Jonhatan Coe lui-même : il y a ainsi ce passage poignant où Jonathan Coe, très ému, se met en condition pour écrire la mort de B.S. Johnson - nous mettant de fait, nous, lecteurs, qui tout au long des cinq cents pages, nous sommes fortement attachés à cet éléphant fougueux...

Les derniers mots écrits par B.S. Johnson, peu de temps semble-t-il avant de se tuer, font penser à un poème de Beckett - une sorte de poème concret, dit Jonathan Coe :

Ceci est mon dernier mot.

Ainsi, son engagement fut total jusqu'à son dernier souffle  : être vrai et entier. Pour cela, on peut penser qu'il eut LE dernier mot.

 

Florence Lorrain.

 

Poids : 910 g
Date de parution :
EAN : 9782915018400

Du même auteur : Jonathan Coe