Ce qui est perdu
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Ce qui est perdu

de

chez Gallimard

Paru le

Poche Livre broché
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Mme Florence Lorrain (Librairie Atout-Livre)

 J’ai détruit, j’ai volontairement détruit et piétiné cet amour, et rien ne m’en a empêché. Et je ne sais même pas pourquoi j’ai agi ainsi. Puis, réalisant ce que j’avais fait, je lui ai demandé de m’aimer de nouveau. Mais elle m’a fait connaître que sur certains mots on ne peut pas revenir... Une seule chose maintenant pourrait me donner le repos que je n’ai plus : savoir que de toute manière, cela n’aurait pas pu durer. »

Séverin vient de raconter son histoire, il est l’un des multiples personnages secondaires ô combien importants de ce roman, un livre qu’on pourrait présenter comme un conte philosophique – voire fantastique – avec en son centre le fantôme d’Hamlet glissant dans les brouillards danois.

Vincent, étudiant en philosophie, souffre d’amour blessé. La femme avec qui il vivait l’a quitté. Alors, pour renouer avec elle, dont il attend un signe, une lettre, il décide de poursuivre la biographie de Kierkegaard commencée à ses côtés, pour elle, se disant qu’en parlant du philosophe, il parlera de lui-même et qu’elle comprendra, à la lecture, le découvrira et qu’alors elle voudra le guérir de sa mélancolie.

Par ailleurs, Vincent, qui n’a jamais travaillé, décide de se lancer dans la vie active, et trouve un emploi de chauffeur de minibus pour des touristes danois guidés par une femme nommée Maren. Un travail qu’il conçoit au début comme une pénitence, en raison de son échec amoureux, « parce que si j’ai bien compris, il était dû, en ce qui me concernait, à mon inaptitude presque totale à la vie réelle ». Ce que lui reproche son frère (autre personnage secondaire important du livre), mener une vie abstraite où il n’est jamais question que d’esthétique : « pourquoi te plaindre que cela ne marche pas dans le monde réel puisque tu choisis toujours de t’y soustraire ? ». Et Vincent de repenser à ce qu’elle lui a dit en partant : « Tu ne cesseras jamais d’être dans la fiction. Et si c’est ce que tu veux, alors (...) je pars, je disparais, comme ça moi aussi je ne serai plus qu’un être de fiction que tu pourras croiser comme bon te semblera dans les allées du souvenir, en compagnie de Kierkegaard ».

Peu à peu, son regard sur cette biographie va évoluer, au fur et à mesure qu’il évolue lui-même dans les spirales du deuil amoureux. Ce livre a beau être écrit à la première personne, ce n’est pas seulement l’histoire de Vincent qui défile sous nos yeux, mais aussi celle de ceux qu’il croise sur son chemin et qui vont influer sur son propre cheminement intérieur : les fameux personnages secondaires, certains importants car plus présents et d’autres, plus "anecdotiques", tout en étant indispensables à la structure même du roman. Une structure très cinématographique : une longue lettre de Vincent à celle qu’il a perdue (et à qui il dit écrire pour la retrouver), basée en majeure partie sur des dialogues et des pensées qu’il lui relate, lesquels, tandis qu’ils ont lieu, deviennent ces mêmes pensées et dialogues rapportés par Vincent au salon de coiffure où il se rend régulièrement depuis qu’il est seul. Où Chacun ,parmi ceux qui l’écoutent – un ami, son frère, ses parents, des clients du salon de coiffure, ou Abel, un coiffeur féru d’esthétique – y va de donner son avis sur Kierkegaard et la méthode de Vincent, ce qui ne manque d’ailleurs pas de piquant ! Et il y a cette question qui les taraude tous : pourquoi n’avoir pas choisi de travailler sur un philosophe – ou un écrivain – plus gai, quelqu’un qui ait réussi, et qui ne soit pas mort d’épuisement à quarante deux ans ?

« J’écris la biographie de quelqu’un qui a été l’homme le plus solitaire que je connaisse — répond Vincent — qui, toute sa vie (mais elle a été courte) s’est dissimulé derrière des masques et des faux-semblants dans l’espoir insensé que la seule personne qu’il aimait, et qu’il avait abandonnée, finirait par y voir clair, qu’elle saurait finalement comprendre pourquoi il avait fait cela, c’est-à-dire rompre avec elle alors qu’elle était son unique amour, pourquoi il l’avait volontairement perdue, se condamnant par là à une solitude plus grande et plus dévorante encore, et pourquoi il avait cherché à l’éloigner de lui dans un sacrifice aparemment absurde pour lui épargner le mal qu’il craignait de lui poser. »... « Cet homme, c’est moi ! » s’exlame-t-il, ce à quoi on lui rétorque : « Sauf que dans ton cas, c’est elle qui est partie ». Certes, mais « il s’agit toujours de perdre quelqu’un, et c’est cela le point essentiel ». Et Vincent de poursuivre : « Je ne connais pas de plus bel hommage à la personne aimée et perdue, non seulement de lui consacrer l’oeuvre de toute sa vie, mais comme il l’a fait, non pas seulement d’en faire l’objet... mais aussi le sujet et le lecteur : dans tous ses livres, c’est à elle qu’il parlait. Par les formes les plus variées, dans toutes les catégories philosophiques les plus dépouillées ou les plus techniques, c’est d’elle et à elle qu’il parlait. Toute une philosophie réellement fondée sur l’amour et sur la perte. Et elle seule pouvait comprendre, elle seule pouvait déchiffrer en définitive ce que signifiaient en réalité, au fond, ces concepts, de quoi ça parlait en réalité. »

Personne ne croit que cette biographie fera revenir celle qui l’a quitté. Mais peut-être va-t-elle le mener dans une direction imprévue ? Et si elle était la matérialisation de son deuil ? Car il peut au moins se raccrocher à ce projet qui certes, crée l’illusion, mais occupe bien l’esprit : « je conduisais comme un con mon minibus, je pensais pour passer le temps à ce que je dirais de Kierkegaard quand je rentrerais chez moi, si cette fois je parlerais de ses pantalons trop courts ou de sa surprise de ne pas se retrouver mort le jour de ses trente-trois ans, comme il l’avait prévu depuis des années. » Et puis, il va y avoir les rencontres. Par le biais de son travail. Déterminantes : celle avec Monsieur Moller, un Danois qui tous les ans à la même date, se rend à Paris et loue les services d’un guide personnel pour l’accompagner dans ses pérégrinations à travers la ville ; Monsieur Moller et son petit chat noir, toujours dissimulé dans sa veste lors des sorties... un chat qui va revêtir une importance capitale lors de la scène finale – et magistrale – du roman, dans les jardins du chateau de Versailles. Il y a aussi Melchior, Abel, et un jeune garçon avec qui Vincent va avoir quelques conversations à propos de Kierkegaard et d’Andersen, et enfin, et surtout ! , le personnage le plus discret de ce roman mais ô combien essentiel : Maren... 

Ce qui est perdu est à la fois un très beau livre sur la mélancolie et un roman plein d’humour et de fraîcheur. On ne peut que saluer le talent de Vincent Delecroix, que l’on avait découvert en 2005 avec A la porte (Gallimard), adapté depuis pour le théâtre. Et l’on pourrait penser à un scénario idéal pour le cinéma, c’est ainsi qu’on lit, de fait, ce second roman : on voit tout, les personnages comme les décors, avec celui, central, du salon de coiffure ; et Paris, le Paris des touristes que l’on prend plaisir à revoir. Rappelons enfin qu’il n’est pas nécessaire de connaître Kierkegaard pour lire ce roman qui rend néanmoins curieux de se pencher sur ce grand philosophe...

Poids : 136 g
Date de parution :
EAN : 9782070396931

Du même auteur : Vincent Delecroix