Jan Karski
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Jan Karski

de

chez Gallimard

Paru le

Grand format Livre broché
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Mme Libraire Atout Livre (Librairie Atout-Livre)

Lorsque Jan Karski témoigna devant la caméra de Claude Lanzmann pour Shoah, l'enregistrement dura huit heures. Le cinéaste n'en garda que quarante minutes, quand Jan Karski, dernier à apparaître dans le film, dit ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie en 1942. Claude Lanzmann s'était concentré sur l'extermination des Juifs, ce qui était historiquement nécessaire, Shoah constituant ainsi une réponse inébranlable et définitive aux négationnistes. C'est pourquoi la question du sauvetage des Juifs n'est pas traitée dans le film, ni pourquoi celui-ci ne fait pas mention des efforts désespérés de Jan Karski pour sauver les Juifs. C'est ce que fait Yannick Haenel avec ce livre.

Jan Karski avait vingt-huit ans en 1942, il était courrier de la Résistance polonaise pour le gouvernement polonais en exil à Londres. Peu avant de partir en Angleterre pour une importante mission, il fut mis en contact avec deux chefs de la Résistance juive, lesquels firent de lui un messager après l'avoir fait pénétrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie et fait approcher de trés près un camp d'extermination, et lui avoir appris comment les nazis avaient mis en place la solution finale. Son rôle, il en fit le serment, fut d'alerter les pays alliés, secouer la conscience du monde : la situation juive n'avait pas de précédent dans l'Histoire, la réaction des alliés devait être également sans précédent. Les alliés n'avaient plus le droit de considérer cette guerre du seul point de vue militaire; il n'était plus question ni de politique ni de diplomatie : Que les nations alliées annoncent sans détour, publiquement, que ce problème est leur, qu'elles l'intègrent à leur stratégie globale dans cette guerre. Pas seulement vaincre l'Allemagne, mais aussi sauver ce qui reste du peuple juif. Et pour cela, lancer des millions de tracts pour apprendre aux Allemands ce que leur gouvernement faisait aux Juifs, bombarder certains objectifs en Allemagne en représailles des crimes perpétrés contre les Juifs : Qu'on fasse savoir aux Allemands, avant et après ces bombardements, qu'ils ont lieu et auront lieu parce que les Juifs sont exterminés en pologne.

Dés son arrivée en Angleterre quelques mois plus tard, se succédèrent entretiens, réunions, rapports, conférences, interviews pour la presse. Ce, en 1942, puis en 1943 aux Etats-Unis. En vain, Jan Karski s'évertua à raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il savait, on ne l'entendit pas. ON NE VOULUT PAS L'ENTENDRE. Lorsqu'il se retrouva face à Roosevelt le 28 juillet 1943, il se heurta à un mur de silence : Je faisais connaissance avec l'insidieuse violence américaine. Une violence diffuse, civilisée, si propre qu'en toutes circonstances le beau nom de démocratie saurait la maquiller, fait dire Yannick Haenel à Jan Karski. Et de poursuivre : Je l'entends (Roosevelt) étouffer un baîllement tandis que je parle du sort des Polonais qui résistent aux nazis et de celui des Juifs qu'on déporte dans les camps pour les exterminer. Jusqu'à la fin de la guerre, il ne renonça jamais à tenter de se faire entendre et il publia un livre en fin 44 : Mon témoignage devant le monde : Si les polititiens avaient des raisons d'ignorer mon message, il était impossible que le monde y restât insensible. Le livre se vendit beaucoup mais parut certainement trop tard, il ne changea pas le monde comme Jan Karski l'avait espéré : l'insurrection des Juifs du ghetto de Varsovie avait eu lieu -sans aucune aide des alliés- avec le carnage qui s'était ensuivi. La guerre prit fin, et le monde découvrit l'innommable. Cet homme, que l'on tenait à présent pour un héros suite au succès de son livre, que l'on présentait comme "l'homme qui avait tenté d'arrêter l'extermination", s'enferma alors dans le silence : Ma parole avait échoué à transmettre le message et à stopper l'extermination. Elle n'avait sauvé personne.

Qui témoigne pour le témoin? Cette question de Paul Celan citée en exergue du livre de Yannick Haenel trouve sa réponse avec ce même livre : en consacrant un livre à celui qui crut pendant longtemps être l'homme le plus seul au monde, Yannick Haenel témoigne pour le témoin Jan Karski. Un livre structuré en trois parties : Yannick Haenel rapporte dans un premier temps l'entretien de Jan Karski avec Claude Lanzmann dans Shoah. Puis, dans un deuxième temps, il fait une présentation du livre de Jan Karski, où le lecteur suit son parcours de résistant puis de messager. S'inspirant, dans une troisième partie, de la biographie de E. Thomas Wood et Stanislas M. Jandowski (Karski, how the one man tried to stop the Holocaust, New-York, 1994), Yannick Haenel se glisse dans la peau de Jan Karski, le faisant parler, à travers lui, sur ce qui s'est passé après la guerre : comment les alliés ont maquillé leur propre responsabilité dans le génocide en décidant de ne pas intervenir en faveur des Juifs d'Europe, ce jusqu'à la toute fin de la guerre : Ni les Anglais ni les Américains ne voulaient venir en aide aux Juifs d'Europe parce qu'ils craignaient d'être obligés de les accueillir. Maquillage de leur responsabilité avec le tribunal de Nuremberg où personne n'a souligné leur propre passivité : Il n'y a eu ni vainqueurs ni vaincus en 1945. Il n'y a eu que des complices et des menteurs (...) Le procès n'a pas seulement servi à prouver la culpabilité des nazis, il a eu lieu afin d'innocenter les alliés

De fait, il ne s'agit pas ici d'une biographie de Jan Karski, mais d'un texte reposant sur une tentative de réponse à la question de Paul Celan, et à cette autre, sous-jacente : comment cet homme a-t-il pu continuer à vivre dans une telle solitude, en proie à une souffrance aux limites de l'insoutenable? 

A la violence du silence des alliés, Jan Karski a répondu en devenant silencieux des années durant, s'enfermant dans un tombeau où Dieu et l'extermination sont face à face, obsédé pae cette parole qu'il avait échoué à transmettre, tenu par la peur d'oublier le message, au point de ne plus oser ni pouvoir dormir. Ce, jusqu'à sa rencontre avec un rabbin (lorsqu'on fit de lui un "Juste parmi les Nations" au Mémorial de Yal Vashem), qui lui permit de comprendre que son deuil était avant tout une manière de prendre soin de cette parole, de la laisser résonner en silence. C'est moi qui écoutais cette parole que personne n'avait voulu entendre, et avec le temps, elle s'écoulait en moi. Même si je n'avais pas réussi à délivrer mon message, je le portais en moi, avec la fidélité du témoin dont la parole attend son heure. 

L'heure vint. Tout d'abord, grâce à ses étudiants à l'université, dans les années soixante, où Jan Karski était devenu professeur de relations internationales. C'est avec eux qu'il est passé de l'obsession à la pensée, cessant de ressasser son histoire comme un désastre personnel. Ses étudiants le poussèrent à reprendre la parole, il avait une responsabilité : Le témoin ne s'appartient pas, il n'appartient qu'à son témoignage. Et c'est ce qui le poussa ensuite à accepter de témoigner devant la caméra de Claude Lanzmann, comprenant que la nature du message avait changé avec le temps : J'avais repris la parole au nom d'une chose bien plus immense que la mémoire, et qu'on appelle la résurrection : j'ai parlé parce que j'ai pensé que ma parole redonnerait vie aux morts. Parler, c'est faire en sorte que tout ce qui est mort devienne vivant, c'est rallumer le feu à partir de la cendre.

On peut redonner vie à la parole par la parole, lui avait dit Elie Wiesel. Cette parole, qu'il transmit enfin dans le film de Claude Lanzmann : le message transmis au présent, Jan Karski s'effaçant pour laisser les deux Résistants juifs parler à travers lui. Reprendre la parole devint pour lui une manière de rendre hommage aux Juifs d'Europe (ainsi qu'à la famille disparue de sa compagne Lola), dont il faisait désormais partie, étant devenu un catholique juif : J'étais entré dans le destin des Juifs d'Europe, dans la pensée qui les destine à la parole, dans le déploiement immense d'une méditation qui s'élargit à travers le temps.

La situation juive n'avait pas de précédent dans l'Histoire. De fait, l'impact de cette Seconde Guerre mondiale est sans précédent en ce qui concerne le mot "humanité": Ce qui arrivait aux Juifs d'Europe ne concernait pas seulement les Juifs du monde entier mais l'Humanité tout entière. Cela mettait en cause l'idée même d'humanité. Un autre homme avant lui avait tenté d'alerter le monde sur les atrocités nazies : Szmul Zygielbojm (représentant du Bund au sein du Conseil national du gouvernement polonais en exil) avait lu un message à la BBC, après avoir décrit le massacre de Chelmno : Ce sera bientôt une honte de vivre, et d'appartenir à l'espèce humaine, si des mesures ne sont pas prises pour faire cesser le plus grand crime de l'histoire humaine.

De fait, la lecture de ce livre fait partie de ces lectures qui nous impliquent en tant que membre de l'espèce humaine, quand bien même des dizaines d'années ont passé, parce que l'on sait bien que des dizaines et des centaines et des milliers d'années auront beau encore s'écouler, à jamais l'Humanité portera en elle les stigmates de l'extermination des Juifs d'Europe, abandonnés par le monde entier.

Florence LORRAIN     

 

Poids : 245 g
Date de parution :
EAN : 9782070123117

Du même auteur : Yannick Haenel